J’ai trois passion dans la vie ; les jardins (et les paysages), l’architecture et les enfants !
Architecte de formation, Nathalie Torrejon intervient à la fois sur des projets de bâtiments publics,
notamment des écoles, et sur des aménagements urbains. Elle mène sa professionnelle depuis
plus de 20 ans dans l’agence d’urbanisme Thal archi à Pau – axant son engagement vers le
patrimoine, l’architecture, l’urbanisme et le paysage – elle revendique une approche transversale,
renforcée récemment par l’intégration d’un paysagiste à son équipe.
« Ce lien entre architecture, espace public et paysage est essentiel », souligne-t-elle. Forte de 25
ans d’expérience en sensibilisation à l’environnement urbain, elle milite pour une culture urbaine
partagée, construite par la participation citoyenne. Son engagement, nourri par une démarche
écologiste, vise à penser la ville de manière globale, « holistique » diraient certain-es. Pour elle, la
ville à hauteur d’enfant est une entrée puissante pour repenser collectivement nos espaces de
vie.
Repenser la ville avec ses habitants, dès l’enfance
Pour Nathalie Torrejon, le « ménagement » (petit point sémantique : le « a » d’ « aménagement »
prive le « ménage » de l’espace public) urbain est un enjeu collectif trop souvent accaparé par des
pseudos experts. « Ces projets, qu’ils soient utiles ou non, coûtent extrêmement cher. Pourtant,
les citoyens sont largement écartés des décisions, alors qu’ils sont directement concernés ».
L’architecture façonne nos vies quotidiennes : logement, espace public, vivre-ensemble. « C’est
un sujet universel, mais le débat est confisqué. »
Depuis plus de 25 ans, elle œuvre à retisser ce lien entre citoyen-nes et territoire, notamment par
la sensibilisation des enfants. « Éduquer les enfants, c’est aussi toucher les adultes. » Dans cette
logique, elle a organisé des colloques réunissant professionnels de l’aménagement et de
l’éducation, pour combler le vide laissé par l’École sur les questions urbaines et architecturales.
Mais face à l’urgence écologique, elle pointe l’immobilisme des professionnels : « On sait depuis
longtemps ce qu’il faut faire et arrêter de faire. Et pourtant, les pratiques n’ont pas été repensées
en profondeur. » Elle évoque alors la notion de seuil, chère à l’architecture : le moment de la prise
de conscience, irréversible. « Comme le tri des déchets : une fois qu’on comprend, on ne revient
plus en arrière. » Et une fois qu’on a compris qu’une ville adaptée aux enfants l’est pour tout le
monde… La ville à hauteur d’enfant, dans cette perspective, devient une clé d’entrée pour
repenser les usages, les espaces et les pratiques. « Penser la ville pour les enfants, c’est penser
une ville plus juste et inclusive. »
Former les enfants, c’est bâtir la ville de demain
« Enfonçons une porte ouverte : l’enfance, c’est l’avenir ! » Travailler avec les enfants, c’est bien plus
qu’un acte pédagogique : c’est un levier puissant pour toucher toute la société. Parents,
enseignants, éducateurs… « Quand on implique les enfants, on entraîne tout leur écosystème. »
Après des années d’interventions en milieu scolaire, elle constate un déficit massif de culture
architecturale dans la population – enseignants compris. « On a parfois presque autant transmis
aux adultes qu’aux enfants. » Et pour elle, le constat est clair : un espace conçu pour les plus
jeunes, donc pour les plus vulnérables, est un espace bienveillant et sûr pour tous. « Une ville
pensée à hauteur d’enfant, c’est une ville sans dangers, sans pollutions inutiles, sans voitures
menaçantes. »
Son engagement prend racine dans un long parcours associatif. Pendant près de vingt ans, elle
développe des outils pédagogiques et forme des jeunes professionnels à la médiation
architecturale, tout en exerçant en parallèle en tant qu’architecte. « Les cordonniers sont toujours
les plus mal chaussés », confessant par-là qu’il lui aura fallu du temps pour réussir à relier
pleinement les deux bouts – associatif et professionnel.
Depuis cinq ans, cette articulation est devenue centrale dans sa pratique : ateliers dans les
écoles, explications de projets en classe, pédagogie autour de la notion de « plan architectural »,
transformés en plateaux de jeu pour les jeunes et aussi les moins jeunes. Une manière ludique
d’initier les enfants à la lecture de l’espace, à l’architecture et à la ville – pour leur apprendre, tout
simplement, à lever la tête.
Écologie, participation et radicalité choisie
Depuis cinq ans, Nathalie Torrejon a franchi un cap. « Le COVID a marqué un tournant. Il y a eu un
avant et un après », affirme-t-elle. Cette crise a agi comme un déclencheur, la poussant à aligner
pleinement ses convictions écologiques et sociales avec sa pratique professionnelle.
« Désormais, ce sera écolo ou ce ne sera pas. »
Pour elle, plus question de compromis : l’écologie ne peut plus être accessoire, ni la participation
un simple alibi. Notamment dans les projets d’espaces publics, elle exige une implication réelle
des habitant-es, et particulièrement des enfants – « car en s’adressant à eux, on touche l’ensemble
de la société par ricochet ».
Mais cette démarche soulève aussi des questions éthiques : jusqu’où peut-on aller en mobilisant
les enfants dans des processus participatifs ? Sommes-nous en train de faire passer nos idées
par leur biais ? Est-ce de la sensibilisation ou une forme de manipulation ?
Ce qui reste certain, pour elle, c’est que penser des espaces adaptés aux enfants revient à
concevoir des lieux adaptés à tous. « C’est une architecture plus douce, plus inclusive, plus
respectueuse du vivant. Et c’est, aujourd’hui, la seule voie que je souhaite suivre. »
Réinventer la ville avec ses habitants, dès l’enfance
Dans le cadre du programme Petites Villes de Demain, Nathalie Torrejon et son équipe se sont
engagées à repenser l’organisation urbaine de plusieurs communes à l’horizon des 10 à 20
prochaines années. Une ambition forte, mais surtout une méthode à contre-courant : créer un
plan guide en résidence, en s’installant dans la commune pour travailler avec les habitants, au
cœur de leur quotidien.
À Monflanquin, village médiéval du Lot-et-Garonne, l’expérience a pris tout son sens. « La mairie
nous avait mis à disposition une salle sur la place du village. Les gens entraient, sortaient, nous
voyaient travailler. On faisait nos diagnostics en public, on organisait des balades ouvertes à
tous… », raconte-t-elle. Une manière directe et vivante d’associer les citoyens aux décisions
d’aménagement.
Un exemple frappant ? Une boucle cyclable autour du village. Pour la valider, l’équipe a organisé
une sortie à vélo avec les habitants. Parmi eux, un conseiller municipal, facteur et marathonien,
fin connaisseur des chemins locaux. « On n’aurait jamais trouvé aussi vite et aussi bien sans lui. »
Cette boucle n’était plus seulement un tracé technique : elle devenait un itinéraire de vie, pensé
pour le quotidien autant que pour le tourisme.
A Monflanquin, l’école est perchée au sommet d’un village aux ruelles étroites. Chaque matin,
des files de voitures encombraient les abords, créant insécurité et stress. L’équipe propose alors
une idée simple : déposer les enfants en bas du village, sur un grand parking touristique, et leur
permettre de monter à pied jusqu’à l’école via un chemin sécurisé et ludique, qui deviendra aussi un espace public du quotidien.
Ce « chemin des écoliers » devient rapidement une réalité : les parents s’organisent, la commune aménage une aire de jeux sur le parcours, avec ponts de singe et toboggans. « C’est bon pour la santé, bon pour la ville, bon pour le vivre-ensemble », se réjouit l’architecte.
Leçon tirée : les projets participatifs, quand ils sont sincères et construits dès le départ,
fonctionnent. « Tous les projets réussis que j’ai menés avaient cette dimension collective. Ceux
qui ont échoué, c’est quand on a présenté un projet déjà ficelé en réunion publique, sans vraie
concertation. »
Elle se souvient avec humilité de ses débuts, marqués par une réunion houleuse : « J’étais jeune,
j’ai présenté un projet sur l’aménagement d’une place. Mais les habitants m’ont arrêté net : leur
problème, ce n’était pas la place, c’était la traversée du village. » Une leçon fondatrice, qui l’a
conduite à repenser sa méthode.
Aujourd’hui, elle commence toujours par une phase de co-diagnostic avec les habitants : « On
croise notre analyse d’experts avec leur expérience vécue. On s’assure ensemble qu’on se pose
les bonnes questions, avant même de proposer des solutions. » Cette démarche, fondée sur la
conscientisation collective, est pour elle la clé de projets urbains justes socialement et durables
écologiquement, et vice versa.
« On ne construit pas une ville pour les enfants. On la construit avec eux, et pour tous. C’est ça,
l’intelligence collective. »
Intervention d’un membre du public
Il regrette que dans les discussions avec les urbanistes, les espaces naturels — comme les « 10
000 hectares » de terre naturel et de garrigue autour de Nîmes — soient rarement pris en compte,
alors qu’ils sont essentiels dans le contexte du dérèglement climatique et de l’érosion de la
biodiversité.
Il insiste sur l’importance d’agir à hauteur d’enfant, en s’appuyant sur des expériences menées en
Afrique : plantation d’arbres dans les cours d’école, jardins pédagogiques, arbres fruitiers… Ces
actions ont mobilisé les enfants, puis progressivement les adultes. Il estime qu’on peut
transposer ces idées ici, notamment dans les quartiers sensibles, en créant des jardins familiaux
adaptés aux pratiques alimentaires locales (comme la consommation de légumes frais par les
populations d’origine nord-africaine).
Pour lui, ces sujets sont de véritables enjeux de société — pas de simples à-côtés de l’urbanisme.
Il appelle les communes à s’en saisir, notamment via les écoles (bâtiments municipaux), en
développant des espaces verts éducatifs, des serres-écoles, des ateliers de cuisine, etc.
L’objectif : reconnecter les enfants (et à travers eux les familles) à la nature, à l’alimentation, et
aux savoir-faire agricoles — des leviers concrets pour mieux vivre et mieux concevoir la ville.
« Et si la cour d’école devenait un jardin public ? »
Dans un échange passionné, Nathalie défend une vision ambitieuse et profondément politique
de la cour d’école : un espace à la croisée des enjeux éducatifs, écologiques et sociaux. « Si on
commence à faire l’inventaire des projets où l’enfant est concerné dans la ville, on voit qu’on peut
tirer des fils passionnants, à la fois politiques, écologiques et sociaux », affirme-t-elle.
Partant de l’exemple des cours oasis, elle appelle à dépasser la simple végétalisation. La cour
devient un outil de gestion intégrée des eaux pluviales, un îlot de fraîcheur, une zone favorable à
la biodiversité, voire un jardin productif. « Pourquoi se contenter de plantes décoratives ? Pourquoi
ne pas y planter des légumes, des arbres fruitiers ? » interroge-t-elle. Et de poser une autre
question clé : est-ce vraiment un problème de rendre compatible une cour d’école avec un
potager nourricier et / ou productif ?
Pour elle, les véritables obstacles sont culturels et institutionnels : « Il y a des freins, et ce sont
souvent les plus puissants. » Elle propose alors une bascule dans l’usage : ouvrir ces espaces trop
souvent vacants en dehors des horaires scolaires — les soirs, les week-ends, les vacances —
pour les transformer en jardins publics partagés. C’est le cœur de ce qu’elle appelle « les cours
de rêve », une série de projets portés au sein de son agence. La cour n’est plus un simple lieu de
passage pour les élèves, mais un espace de vie collective, pensé comme un bien commun.
Et pourquoi pas en faire aussi un lieu de transmission intergénérationnelle ? « Dans certains
quartiers, notamment ceux marqués par une forte immigration ou un vieillissement de la
population, il y a des gens qui ont une connaissance précieuse du jardinage, mais plus la force
physique pour le pratiquer. Pourquoi ne pas les inviter à transmettre ce savoir aux enfants, aux
familles ? »
Elle évoque également les jardins partagés comme modèles de démocratie participative à
échelle locale. Un exemple parmi d’autres de cette ville à hauteur d’enfant qu’elle appelle de ses
vœux : une ville où les usages, les temporalités, les ressources et les savoirs se croisent pour bâtir
une écologie du quotidien.
Antoine VASA : – Il y a une émission sur France Culture, où une philosophe parlait de cultiver la
démocratie comme on cultive son jardin…
Nathalie : – C’est exactement ça. L’espace public peut redevenir un terrain de culture, au sens
propre comme au figuré…
Incroyables Comestibles France | Jardins Partagés & Agriculture Urbaine
Dans la lignée de sa réflexion sur la transformation des cours d’école, Nathalie Torrejon évoque
avec enthousiasme le mouvement des Incroyables Comestibles : une initiative citoyenne née
au Royaume-Uni, fondée sur une idée simple mais puissante — utiliser chaque mètre carré de
terre disponible pour y planter des végétaux comestibles, accessibles à tous.
« Une pelouse, bien sûr, c’est utile », reconnaît-elle. Les enfants ont besoin de courir, de jouer au
ballon. « Mais en dehors de cet espace de jeu, pourquoi se contenter de quelques arbres et de
petits arbustes taillés au cordeau pour ne pas déranger ? Pourquoi ne pas planter autre chose ? »
Elle défend l’idée d’un projet éducatif et culturel complet autour du jardinage comestible. Planter
avec les enfants, c’est leur faire comprendre que ce qu’ils mettent en terre et ce qu’ils retrouvent
dans leur assiette, c’est une seule et même chaîne. Et dès qu’on tire ce fil, tout s’ouvre : des
ateliers de cuisine peuvent naître, des échanges culturels autour de la nourriture, des épiceries
solidaires, des lieux où l’on consomme autrement, collectivement.
Pour Nathalie, il s’agit d’une écologie concrète, inclusive, et profondément sociale. « Quand on
place les enfants au cœur de ces démarches, on est dans l’éducation, dans la transmission, dans
le lien. On touche à tout ce qui fait la ville vivante. »
Ainsi, des cours d’école ouvertes aux potagers collectifs, des Incroyables Comestibles aux
ateliers culinaires intergénérationnels, c’est une autre conception de l’espace public qu’elle
dessine : un espace nourricier, participatif et profondément humain.
Intervention public : une école neuve et une immense frustration
Agnès livre un contre-exemple concret issu de la réalité nîmoise, soulignant le décalage entre
discours politique et pratiques réelles en matière de concertation et d’aménagement scolaire.
Son école, récemment inaugurée après deux ans de travaux, est une vitrine écologique, en
apparence : bâtiment labellisé, matériaux durables, isolation thermique et phonique. Pourtant, la
cour d’école reste minérale, avec peu d’arbres (encore jeunes), pas de bancs, et des jeux
inadaptés.
Elle déplore que la concertation avec les enseignants ait été purement formelle : leurs
propositions, collectées lors d’une demi-journée de travail, n’ont eu aucun impact sur le projet
final. La cour offre peu d’ombre, pas de mobilier adapté, et les quelques bacs potagers sont
inutilisables, car la terre est trop dure. Les élèves s’en servent… pour grimper dessus.
Par ailleurs, de vastes terrasses en bois ont été construites, très esthétiques, mais peu
fonctionnelles. L’espace extérieur donne l’impression d’un complexe de vacances plutôt que d’un
lieu pédagogique.
Un City stade a tout de même été installé dans le quartier, en zone REP, et utilisé hors temps
scolaire. Mais là encore, l’usage reste genré : « foot, foot, foot », majoritairement accaparé par les
garçons. Elle souligne l’absence de mixité dans l’usage des cours et le manque d’espaces pensés
pour tous les enfants.
En conclusion, elle exprime une frustration profonde : malgré des idées, de l’inventivité et l’envie
sur le terrain, aucune volonté politique réelle ne semble soutenir une école pensée « à hauteur
d’enfant ». Pour elle, c’est un rendez-vous manqué avec les besoins éducatifs, sociaux et
écologiques des enfants.
Volonté politique et architecture
Nathalie souligne l’enjeu fondamental de la volonté politique. « C’est là que tout se joue », affirme
t-elle, expliquant que cet aspect a motivé son propre engagement politique au sein des
écologistes. Dans ses collaborations professionnelles avec les communes, elle insiste : pas de
projet ambitieux sans un portage politique fort. Et surtout, pas de fausse promesse. « Il n’y a rien
de pire que de générer de la frustration sous couvert de participation. »
Nathalie dénonce ces « marchés de dupes », où l’on simule la concertation sans jamais en tenir
compte, tout en communiquant abondamment sur une prétendue démarche participative. Elle y
voit une forme d’humiliation, une trahison du lien de confiance entre institutions et citoyens.
Elle évoque ensuite sa propre trajectoire : un besoin viscéral de transmettre la culture, né d’un
sentiment d’injustice face à ce qu’elle a découvert tardivement. Et elle partage une citation
marquante de l’urbaniste Jean Balladur :
« Le talent politique qui rougirait d’envoyer une lettre bourrée de fautes n’hésite pourtant pas à
faire édifier un bâtiment laid aux yeux des spécialistes. »
Citant en exemple l’école évoquée par Agnès, elle déplore que le paraître architectural prenne
souvent le pas sur l’usage réel : les belles terrasses en bois feront sans doute la fierté des revues
d’architecture, mais qu’en est-il du confort et des usages des enfants ? Elle appelle à repenser en
profondeur les concours, les pratiques de conception, et la formation des architectes pour sortir
d’une culture de l’image.
« Être dans l’être, pas dans le paraître », conclut-elle, appelant à une réflexion collective dans la
construction d’une ville donc, réellement à hauteur d’enfant.
J’ai trois passions dans ma vie : les enfants, les paysages et l’architecture.
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